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Le private equity doit accélérer sa mutation

La crise va accélérer la transformation de l’activité des acteurs devant gérer l’inflation réglementaire et leur transformation numérique.

Secoué par une crise économique d’une exceptionnelle gravité, le secteur financier doit poursuivre sa transformation dans un contexte singulièrement difficile. Or, cette mutation doit s’effectuer en respectant deux défis incontournables : la mise en conformité et la digitalisation.

Au cours des dernières années, la pression réglementaire n’a cessé de se renforcer. Les superviseurs attendent désormais de leurs assujettis qu’ils maîtrisent non seulement leurs opérations mais aussi leur écosystème. Une tâche complexe alors même que ces derniers doivent piloter leur rentabilité opérationnelle dans un environnement dégradé. Comment parvenir alors à concilier ces exigences réglementaires avec la pression de la gestion au quotidien ?

En outre, la crise actuelle a mis en lumière les limites de certains plans de continuité d’activité (PCA) élaborés par de nombreuses sociétés du secteur financier. Le PCA visait jusqu’ici à donner aux acteurs concernés les moyens de réagir en cas de survenance d’un sinistre sur l’un des sites de production ou fondé sur une indisponibilité du système. En d’autres termes, un évènement limité dans le temps et à un niveau géographique déterminé. Avec le Covid-19, le risque a changé d’échelle et le « sinistre » touche quasi simultanément toutes les zones géographiques sur une période beaucoup plus longue. Certes, la crise des subprimes avait aussi ébranlé dans ses profondeurs le secteur financier, mais il est difficile de trouver des comparaisons historiques pour se projeter dans un avenir immédiat.

Pourtant, les obligations de mise en conformité ne sont pas ajournées. Entrée en vigueur le 10 juillet 2018, la 5e directive européenne relative au blanchiment de capitaux a été transposée en droit national par l’ordonnance du 13 février 2020. Le texte vise notamment à renforcer la cohérence de notre dispositif national, la coopération entre Etats membres, mais aussi entre métiers du secteur financier, afin de lutter plus efficacement contre le blanchiment de capitaux à l’échelle européenne. Si la mise en oeuvre de ces obligations au sein de grands établissements pose a priori moins de problèmes étant donné les ressources disponibles, il n’en est pas de même pour les acteurs du private equity qui n’ont, bien souvent, pas la taille requise pour gérer ces contraintes et préserver leur efficacité.

EXPLOSION DES CYBERATTAQUES DEPUIS LE DÉBUT DE LA CRISE DU COVID-19

Depuis le début de la pandémie, les attaques « cyber » ont également explosé (+800 %) et rendu l’activité quotidienne de certaines sociétés plus difficile. La sécurité liée à la transmission d’informations et à la connaissance client (le KyC) devient un enjeu crucial. La complexité des circuits de l’argent sale oblige, en effet, chaque entité à redoubler de vigilance pour « détecter » l’origine de fonds douteux, sous peine de s’exposer à de graves conséquences en cas de défaillance. Or, les mesures prises par les gouvernements pour faciliter l’accès au crédit des entreprises (Prêt garanti par l’état), en cette période de crise économique, conjuguée au travail à distance se révèlent propices à de nombreux mécanismes frauduleux : faux ordres de virements, réactivation d’une société en sommeil dans un secteur éloigné de son objet social d’origine, prédation d’investisseurs étrangers envers des sociétés présentant des difficultés de trésorerie etc.

Aujourd’hui, aucun acteur soumis à la surveillance de l’AMF et de l’ACPR ne peut faire l’économie d’une actualisation de sa cartographie des risques de blanchiment, de son dispositif de surveillance, des risques opérationnels et de ses mécanismes de continuité : plan d’urgence, de reprise ou encore analyse d’impacts doivent intégrer la survenance d’une crise de l’ampleur de la pandémie de Covid-19. Chaque acteur, même de taille modeste, doit être capable de démontrer qu’il maîtrise toute la chaîne, non plus seulement vis-à-vis de ses clients mais pour l’ensemble des parties prenantes qui composent son écosystème. Entrée en vigueur en 2017, la loi Sapin 2 vise à mieux lutter contre la corruption en rendant obligatoire la mise en oeuvre de programmes stricts de conformité au sein des entreprises d’une certaine taille pour prévenir toute corruption. Si les sociétés de gestion spécialisées en private equity se situent très majoritairement en deçà de ces seuils, il n’en va pas nécessairement de même pour les cibles qu’elles acquièrent dans les fonds gérés. La France, jusque-là, accusait un certain retard dans ce domaine et cela s’en ressentait dans le classement Transparency International.

Si la supervision et la réglementation financière se sont longtemps focalisées sur les banques commerciales et ont conduit à négliger ce que l’on a regroupé depuis la crise de 2008 sous le terme de « shadow banking », le secteur du private equity peut s’attendre à une infl ation réglementaire et prudentielle. Le contexte de la crise et les exigences des investisseurs comme de l’opinion publique pourraient entraîner l’adoption de mesures plus contraignantes au cours des prochaines années. Ces établissements, souvent de taille modeste mais offrant des niveaux de rentabilité relativement attractifs pour des investisseurs cherchant à « fuir » la volatilité des marchés financiers et les faibles rendements des placements traditionnels, doivent donc se préparer à considérer de nouveaux dispositifs : stress tests et liquidité, approfondissement du reporting, règles de transparence sont autant d’axes potentiels.

DIGITALISATION ET MISE EN CONFORMITÉ VONT DÉSORMAIS DE PAIR

Sur le plan de la transformation digitale, les acteurs du private equity, doivent aussi achever leur mutation sous peine de perdre un temps précieux dans la gestion opérationnelle et d’engager des coûts mettant en péril leur rentabilité. Cette adaptation est indispensable sur le plan économique et réglementaire.

Les acteurs non suffisamment digitalisés s’exposent à de nombreuses difficultés qui les mettent en situation de faiblesse, vis-à-vis de leurs investisseurs mais aussi du régulateur. Les deux défis (réglementation et digitalisation) vont de pair et aucune structure ne peut s’en affranchir pour rester compétitive. De plus, pour l’ensemble des acteurs, les attentes en termes de reporting se sont accrues. Pouvoir bénéficier d’une gamme de services complémentaires en s’appuyant sur une application unique et simple d’accès devient une exigence incontournable.

En disposant d’outils digitaux intégrés et efficaces, les gérants doivent accompagner positivement cette évolution en restant concentrés sur la gestion opérationnelle dans l’intérêt de leurs investisseurs et
demeurer créateurs de valeur pour leurs portefeuilles. Le monde du private equity doit aussi accélérer sa mutation en simplifiant son fonctionnement à l’aide d’outils digitaux adaptés et conformes à la réglementation et ainsi recentrer ses ressources sur ce qui fait sa valeur ajoutée : l’investissement.

Il accuse encore un certain retard par rapport au reste de l’industrie financière mais le double défi de la digitalisation et de la conformité doit l’obliger à se préparer au monde de demain.


Par Alexandre Peschet (directeur général d'UPSIDEO) et Jean-Philippe Bernard (associé RSM)

Tribune parue dans L'agefiactifs, le 22 septembre 2020