Médecin de formation, Nicolas Pagès a terminé ses études en parallèle d’une initiative entrepreneuriale. C’est ainsi qu’il a créé une scale-up dotée de sérieuses ambitions pour les trois années à venir. Il décrypte pour Objectif ETI les fondamentaux d’un tel succès.
Quel est l’objectif de Satelia depuis sa création, en 2017 ?
Voilà bientôt dix ans que nous faisons en sorte d’améliorer le suivi des patients atteints de pathologies cardiaques, car nous sommes partis de plusieurs constats de terrain. En premier lieu, l’année où nous nous sommes lancés, un oncologue américain avait conduit une étude sur deux ensembles distincts de 400 patients ; il a ainsi montré que le groupe ayant la possibilité de signaler directement et rapidement l’évolution de ses symptômes via un questionnaire établi sur Google Forms bénéficiait en moyenne de six mois de survie supplémentaire. Ce qui prouvait qu’il était possible de gérer facilement ce sujet à distance. En outre, il se trouve que dans un système de soins épisodique tel que nous le connaissons, l’explosion des maladies chroniques est à la source de 80 % des dépenses de santé, que ce soit en France, en Europe ou encore aux Etats-Unis. Il nous est donc apparu essentiel de chercher à apporter des solutions concrètes à ce problème macroéconomique apparu il y a une quarantaine d’années.
Grâce à l’appui financier initial d’un ami, nous avons choisi d’explorer les possibilités de la télésurveillance dans le domaine de l’insuffisance cardiaque. Via un parcours de création d’entreprise assez classique, où nous avons notamment bénéficié du soutien de Bpifrance, des Régions et des Agences régionales de santé (ARS), nous avons cherché à démontrer la pertinence de notre approche avant d’accueillir en 2022 Impact Partners à notre capital, à la faveur d’un tour de table de 10 millions d’euros.
Dans l’intervalle, nous avons bénéficié d’un dispositif assez incroyable mis en place par la France : entre 2018 et 2023, elle a payé 50 euros par mois et par patient suivi pour favoriser le développement de solutions de télésurveillance dont l’efficacité devait être prouvée à terme. Au final, une dizaine de sociétés ont éclos de ce programme, permettant à Satelia de figurer parmi les plus importantes d’entre elles – avec une dizaine de millions d’euros de chiffre d’affaires, aujourd’hui.
Comment les patients peuvent-ils bénéficier de vos dispositifs ?
Ils viennent à nous à la suite d’une prescription émanant de leur médecin cardiologue, sur ordonnance. Nous en suivons actuellement plus de 11 000 dans tout le pays, avec un rythme de progression mensuel net de plus de 400. Considérant qu’il existe en France quelque deux millions de personnes atteintes de maladies chroniques, l’assurance-maladie a un intérêt manifeste à déployer ce type d’accompagnement, même s’il s’agit encore d’un levier très sous-estimé.
Quant au coût du dispositif de suivi mis en place, il est assumé par l’assureur, sur la base d’un abonnement mensuel. Mi-mai, nous avons d’ailleurs révélé une l’étude TELESAT PRIOR HF, qui établit que nous sommes net zéro pour l’assureur, dès le premier mois.
Et quel est votre plan de marche ?
Les fonds que nous avons levés avaient pour objet de financer trois sujets au cours de la période 2022-2025 : obtenir un marquage réglementaire et asseoir notre statut de medtech, obtenir des preuves cliniques (ce qui a été fait avec l’étude TELESAT HF publiée en janvier 2025) et bénéficier d’un remboursement définitif de la part de l’assurance-maladie – obtenu en avril 2025. Aujourd’hui, nous sommes les seuls en France à disposer de ce triptyque, toutes pathologies confondues.
Cette feuille de route était exactement celle que nous avions imaginée, même si elle s’est déroulée de façon un peu plus lente que prévu, du fait de l’évolution du contexte réglementaire lié à la santé. En particulier, les logiciels remplissant une fonction médicale ont été considérés comme Software as a Medical Device en 2018, en application d’un règlement européen, et le RGPD s’est mis en place en cours de route. A cela s’ajoute le fait qu’il a fallu inscrire notre action dans le cadre d’appels d’offres, étant donné que l’assurance-maladie rémunère aussi les médecins pour les inciter à utiliser nos dispositifs.
Mais les résultats sont là : à ce jour, tous les 6,2 patients suivis, nous sauvons une vie. Et pour les trois prochaines années, nous avons l’intention de suivre deux axes de croissance : l’expansion géographique, plutôt vers les Etats-Unis (où les soins s’avèrent très coûteux), et l’efficacité clinique – en portant notre taux de réduction des hospitalisations pour insuffisance cardiaque de 17 % à 60-80 %, via des innovations qui seront apportées à notre dispositif.
Ce profil de scale-up est-il un atout pour recruter ?
C’est en tout cas notre souhait. Nous sommes actuellement une cinquantaine de personnes, dont une vingtaine d’infirmières salariées – qui assurent le suivi téléphonique des patients. Et nous avons l’intention d’ouvrir à Paris entre 35 et 37 postes, d’ici à la fin de l’année.
Nous avons rapidement été très en pointe sur l’IA, en achetant par exemple des licences ChatGPT dès la semaine de sa sortie. Résultat : les salariés de Satelia peuvent se consacrer à des tâches à plus forte valeur ajoutée, avec une accélération franche des bénéfices tirés de l’IA depuis le début de cette année. Mais c’est aussi pour cette raison que nous recherchons plutôt des profils qui comprennent la « révolution technologique ».
Comme nous n’intervenons pas dans un marché installé, cela demande un certain niveau d’engagement de la part de nos salariés. Mais en contrepartie, nous leur offrons une forte autonomie, un métier pour lequel ils mesurent directement l’impact sur la population et un environnement de travail où ils bénéficient d’une forte densité de talents au m². Cela semble être une recette efficace puisque, en l’espace de presque dix ans, nous n’avons rencontré qu’un seul refus à la suite d’une promesse d’embauche.